Marielle Potvin, orthopédagogue / marielle.potvin@gmail.com


Illusions ??
27 août 2009, 00:51
Filed under: orthopédagogie | Étiquettes:

Je le sais pas pour tout le monde, mais moi, la rentrée, ça m’inspire.

Je revois en pensée des pans de ma carrière, et ce soir, pour une fois, je lève le voile sur ce qui m’apparait comme un grand tabou du système scolaire québecois. 

J’ose vous le dire tout de suite:  Je constate que l’orthopédagogie, telle que pratiquée actuellement en milieu scolaire public,  ben ça marche pas . Point.

À la rentrée, il y a dans chaque école une assemblée générale de parents.  Je me souviens m’être fait présenter à eux à cette occasion.
Comme c’était rassurant de savoir que leur école comptait une orthopédagogue d’expérience, et à temps plein, s’il vous plaît !  Ouais.

La réalité, malheureusement, était que je tenais mon volant les mains bien crispées, à mon retour du travail. Mes principales frustrations : d’abord, les choix déchirants. Devais-je aider en priorité un élève qui éprouve peu de difficulté, et vite le remettre à flots, ou privilégier celui qui a une année ou plus de retard dans ses apprentissages, sachant que j’ai peu de chances de le récupérer, anyway ?
En choisissant le deuxième, je laisse les difficultés s’accumuler pour le premier. En choisissant le premier, le deuxième aura de moins en moins de chance de réussir son année… Parce que c’est ce qu’on veut, qu’il réussisse son année…
À moins que j’essaie de tous les voir. Ben oui, ça donne des horaires comme quatre élèves à rencontrer deux demi-heures par semaine.  Et ça ressemble à l’illusion d’un service. 

Quatre élèves, tous en 2ème année, tous des problèmes en écriture, disons.  Un peine à exécuter les lettres en écriture cursive, l’autre a un véritable trouble d’apprentissage, le troisième a du mal à apprendre les mots d’orthographe  à l’étude cette semaine et le dernier réussit difficilement à construire des phrases. S’ensuivent des interventions diluées, par lesquelles on tente tant bien que mal de répondre aux besoins de chacun, en une demi-heure. Sachant très bien que nous sommes devant une mission plus ou moins vouée à l’échec. Sûr, pendant des années, on essaie d’y croire. Mais comment étudier l’incidence de notre travail sur la réussite de ces élèves ?  Je n’ai jamais pu consulter un document sérieux à ce sujet, pour la bonne raison que les Commissions scolaires ne font pas d’études là-dessus. On se contente d’espérer, finalement.  Et je doute fort qu’on espère pour rien.

À moins que je constitue une liste d’attente. Encore ici, comment choisir?  Bof, je n’ai pas eu souvent l’occasion de me poser la question, la direction m’a souvent demandé de voir en priorité tel ou tel élève. Ses parents étaient passés le voir la veille. Ou le commissaire,  ou le responsable des Services éducatifs de la Commission scolaire en avait entendu parler… Un jour, j’ai comme on dit brassé le camarade d’un directeur, en lui disant qu’avec 52 élèves à voir chaque semaine, je n’y croyais pas beaucoup.  Mais non, me rassura-t-il, tu fais du bon boulot… Ben oui, il pouvait assurer les parents que leur enfant recevait un service d’orthopédagogie. La belle affaire !

Et je ne parle pas ici des énormes malentendus qui ont trait à notre profession. Une collègue a un jour tellement bien illustré son malaise en ces mots :  ‘Je n’en peux plus d ‘être considérée comme la waitress de service’ . J’ai tout de suite compris qu’elle faisait allusion aux enseignants qui lui demandent, quand elle va chercher les élèves en classe, de leur faire faire la page 42, ou autre chose pour qu’ils ne soient pas en retard sur le groupe… RRrrr… S’ils sont en retard sur le groupe, Madame, c’est qu’ils ont peut-être bien besoin qu’on les aide à développer des stratégies métacognitives.

Dans son ouvrage ‘ Apprendre ou produire’ , Joseph Strordeur écrit:   »Notre système et nos conceptions font que même lorsque nous plaçons l’enfant devant une situation où il pourrait apprendre, nous sommes très vite aspirés par le produit fini. Nous faisons tout pour que l’enfant atteigne rapidement le résultat : les exercices résolus, la page complétée, etc.
 
Et nous croyons que lorsqu’il a écrit la solution ou réalisé le produit attendu, il a aussi appris.
Nous continuons à réfléchir dans une logique de production alors qu’il faudrait nous placer dans une logique d’apprentissage…Je n’ai même pas dit que le train, pendant ce temps, continue d’avancer, en classe. Dans le meilleur des cas, l’enseignante aura pris soin de faire de l’occupationnel, avec les autres élèves, durant les périodes ‘d’ortho’. Pas de notions nouvelles, ni d’examens, ni rien. Mais des fois, il y a une visite spéciale en classe, ou une activité qui contribue au sentiment d’appartenance au groupe.  Et l’élève qui reçoit notre service n’y participe pas. Ou bien il ne reçoit pas son cours de musique, ou d’ anglais, mais dans tous les cas, il est ‘un ortho’ …       Dans d’autres cas, l’enseignante va de l’avant avec sa matière, et nous demande alors de lui faire faire en individuel le même travail qui est demandé en classe. Because l’évaluation qu’elle doit faire.  Un scout ferait l’affaire…

Et puis, un autre volet de notre travail consiste à évaluer les apprentissages des élèves. Je dis pas que c’est pas important.  Je soutiens qu’il est plus important d’observer comment l’élève s’y prend pour résoudre un problème ou compléter une tâche en compréhension de textes. Afin de l’aider à mieux connaître ses forces et ses lacunes.  L’aider à développer des stratégies efficaces qui soient transférables dans d’autres contextes, l’amener à utiliser des procédures qui lui soient propres, en fonction de son style d’apprentissage.  Il s’agit ici d’un véritable travail en profondeur de l’apprendre à apprendre. Mais on m’a souvent demandé d’évaluer, plutôt, à quel niveau, en année et en mois, était  ‘rendu’  l’élève.  En départageant tout à fait les situations d’évaluation et d’apprentissage. 
Question de le promouvoir ou non, question de nommer un trouble, d’y apposer une étiquette, de l’observer et de rendre compte de mes observations. 
Rien pour engager l’élève dans ses apprentissages, trop trop.

N’allez pas croire, cependant, que je n’ai pas été heureuse durant ce temps.  Au contraire !    D’ailleurs, j’exerce encore la profession.    D’une autre façon.

Dans un prochain billet,  j’évoquerai les pistes de solutions que je propose à l’école  publique. 

Marielle Potvin, orthopédagogue

  

 

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2 commentaires so far
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Bonjour!

Mon nom est Claudia Potvin. Je suis aussi orthopédagogue et j’ai travaillé pendant une dizaine d’années dans le milieu scolaire. Je suis tombée sur votre article ce matin, complètement par hasard. Je voulais simplement vous dire bravo d’avoir osé dire tout haut ce qui se passe pour les orthopédagogues dans le milieu scoalire. Cela devient très frustrant et même démotivant d’avoir à faire des choix de ce genre et c’est difficile de le faire particulièrement lorsqu’on doit changer de milieu de travail à chaque année à cause de la précarité d’emploi, il faut refaire sa place à chaque année et c’est lourd avec le temps. Comme vous, je pratique toujours mon métier d’une autre façon qui je l’espère répondra davantage à mes ambitions professionnelles. J’ai dernièrement démarrer un centre multiservice en Beauce avec une collègue. Notre centre est unique dans notre région et plusieurs collègues nous ont déjà fait part de leur intérêt à joindre notre équipe. La preuve que nous ne sommes pas les seules à ressentir ce malaise dans le milieu public. Merci pouir ce bel article et bonne continuité à vous!

Commentaire par Claudia Potvin

Comme c’est gentil, on dirait une âme-soeur 😉 J’ai reçu ton message avec beaucoup de plaisir et de compréhension, heureuse de savoir maintenant que je ne suis pas seule à avoir fait des choix parfois difficiles, mais combien plus efficaces pour les élèves. Des fois, on pense et on écrit, puis on se demande si on est seule à voir les choses d’une certaine façon. C’est en échangeant entre nous que l’on peut se rassurer et partager nos expériences et nos connaissances.
Claudia, maintenant que le contact est établi, j’aimerais beaucoup que tu me laisses tes coordonnées dans mon courriel. Je suis certaine que nous aurons plein de choses à nous dire. Merci et à bientôt !

Commentaire par mariellepotvin




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