Marielle Potvin, orthopédagogue / marielle.potvin@gmail.com


Une légende et un hommage à son auteur
2 décembre 2009, 06:00
Filed under: ambiance, influences, plaisir d'apprendre, une école pour la vie | Étiquettes:

                                                    

                                                   La légende de l’arc

Un jour, dans la tribu des Gros Bras, le meilleur guerrier, Bras de Chêne, à force de lancer le javelot, contracta un rhumatisme au bras droit, et sa réputation commença à décroître.

Devenu la risée des siens et de ses propres enfants qu’il ne pouvait plus corriger, il se retira, triste et silencieux, dans la forêt, suivi de son fils Petit Bras. Comme il marchait dans un sentier envahi par les arbres, il dut écarter un jeune frêne qui revint sèchement sur le visage de Petit Bras, lui donnant une claque qui le projeta sur le derrière.

Bras de Chêne rit beaucoup et remercia vivement le frêne d’avoir si bien fait son travail. IL comprit soudain tout le parti qu’il pouvait tirer de cet incident : le frêne pourrait être son bras, et plus fort que son bras. Il essaya plusieurs fois son élasticité et il lui vient une idée brillante : il le coupa, le courba et en relia les deux bouts avec une bande de cuir. Ainsi naquit le premier arc. Le maintenant de son bras infirme, Bras de Chêne pouvait, avec son bras gauche, lancer de grands javelots, plus loin qu’autrefois avec son bras droit, et avec autant de précision.

Sa célébrité grandit et, à la longue, quelques guerriers l’imitèrent. Il fallait des hommes forts pour manipuler un arc capable de propulser d’énormes javelots.

Ainsi se forma un corps d’archers qui gagnèrent toutes les batailles. Mais, prenant de l’importance, ils devinrent exigeants. Ils demandèrent d’être grassement payés en perles fines par la tribu pour assurer sa défense. Ils prirent des serviteurs pour porter l’arc et les javelots. Afin de garder leurs privilèges, ils limitèrent le nombre de ceux qui pouvaient devenir archers et gardèrent jalousement les secrets de leur nouvelle science.

*

Oh! suprême imprudence, ils se mirent à discuter les ordres du grand chef. Celui-ci décida un jour de réunir le conseil des anciens et lui exposa la situation.

Gros Ventre proposa que, pour les amener à la raison, on fabrique un arc plus gros que le leur : une baliste dans un gros troc de frêne, actionnée par dix hommes. Mais l’assemblée trouva que ce serait peu maniable.

Le sorcier affirma qu’il pouvait fonder une école d’archers pour les jeunes guerriers, avant même qu’ils aient la force de bander l’arc. Ainsi, ils seraient vites prêts, l’âge venu, à contrer le clan des gros archers. Il avait beaucoup pensé à son affaire : il pouvait leur expliquer le mouvement de l’arc par celui des arbres dans le grand vent, et la trajectoire de la flèche, par celle du soleil dans le ciel.

Alors se leva Tête Déplumée, le vieux sage de la tribu. « Apprendre comment fonctionne un arc, dit-il, n’est pas apprendre à faire fonctionner l’arc. » Il expliqua que cette école ne ferait que reporter plus avant le problème : les futurs diplômés archers formeraient vite une caste qui imposerait à son tour sa loi aux autres.

Non, il valait mieux fabriquer de tout petits arcs et les mettre entre les mains de toute la tribu. Justement, il avait découvert que le merisier est plus souple que le frêne et que le nerf de bœuf est plus léger et plus résistant que les grosses bandes de cuir. Ainsi on n’aurait plus besoin d’avoir recours aux plus gros bras pour les manipuler.

Quelqu’un proposa qu’on ne mette pas d’arcs entre les mains des enfants, à cause du danger. « Qu’à cela ne tienne, répondit Tête Déplumée, on leur donnera des flèches à bouts ronds. »

Les arcs se multiplièrent donc dans la tribu, et les gros archers perdirent leur importance.

*

Mais l’histoire ne s’arrête pas là, car tous les enfants, sitôt quittée la mamelle, se mirent à tripoter, démonter et remonter les arcs.

L’un d’eux inventa une flèche plus légère : un roseau avec une épine de poisson-chat au bout.

Un autre trouva qu’une plume de geai bleu maintenait la direction de la flèche.

Petit Vison se servit d’un arc pour tendre les fourrures afin de les faire sécher.

Merle Rouge fabriqua un piège à oiseaux très efficace : attirés par un appât, ils se posaient sur un taquet en porte-à-faux qui déclenchait l’arc, et la corde leur coinçait les pattes.

Tison Ardent découvrit qu’on pouvait allumer instantanément le feu, en donnant à la branche de tremble sec un mouvement de rotation rapide dans le trou de la bûche de bouleau, grâce au va-et-vient de l’arc dont la corde faisait un tour autour de la branche.

Petit Furet réalisa même un arc pliant facile à transporter, laissant les mains libres.

Ainsi, l’arc devint l’instrument par excellence et le mode de vie de toute la tribu, qu’on dénomma la Tribu des Arcs.

*

Ici s’arrête la légende, et voici, en quelques mots, la morale de cette histoire.

Au Québec, dans nos propositions de politiques pour la formation à l’ordinateur aux ordres primaire, secondaire et collégial, nous avons opté non pas pour une préparation à l’informatique des gros systèmes, qui est souvent l’informatique de gestion; ni seulement pour l’apprentissage du raisonnement algorithmique lié à l’informatique; mais pour une promiscuité avec l’ordinateur le plus tôt possible. Nous voulons laisser les jeunes utiliser et tripoter les micro-ordinateurs et en faire quelque chose d’amusant et d’utile pour eux. Ce pourra être toute autre chose que ce qu’on en fait habituellement. Les laisser vivre déjà dans le monde de demain et construire ce monde de l’ordinateur selon leurs choix.

Nous avons opté pour « l’ordinateur-instrument-qui-prolonge-la-pensée-et-l’action », l’ordinateur domestiqué, l’ordinateur copain, l’ordinateur convivial.

Mais cela ne veut pas dire les laisser découvrir par eux-mêmes n’importe quoi, n’importe quand et n’importe comment. Ils risqueraient de chercher longtemps. Et puis nous sommes dans un système éducatif qui a ses objectifs, ses contrôles et ses contraintes. Nous prévoyons donc un environnement et un encadrement structurés et structurants, aptes à leur faire apprendre vite les rudiments de notions, habiletés et méthodes nécessaires pour réaliser quelque chose qui vaille la peine et qui soit lié à l’ensemble du programme éducatif. Mais nous voulons surtout viser à l’acquisition d’habiletés intellectuelles liées à l’utilisation de l’ordinateur et qui sont le gage d’une véritable autonomie intellectuelle.

Nous espérons ainsi préparer nos jeunes à devenir non pas la Tribu des Arcs, mais le peuple de l’ordinateur.

Quant au reste de la légende, je laisse à chacun le soin de l’interpréter à sa manière. De toute façon, ce n’est qu’une légende…

Francis Meynard,   octobre 1979 

M » Meynard s’est éteint, en novembre dernier. Il était un des pères fondateurs de l’Association québecoise des utilisateurs de l’ordinateur au primaire et au secondaire  (AQUOPS).  J’ai voulu ici lui rendre hommage, en souhaitant que son influence demeure à jamais dans nos vies.

Cette légende, présentée à Paris en 1979, au colloque « Informatique et Société », allait complètement à contre-courant en prônant l’utilisation du micro-ordinateur et en le mettant directement entre les mains des enfants. Cette fable a également été publiée en 1979 dans le no 24 de BIP-BIP, une publication du ministère de l’Éducation du Québec.

Merci à Martine Rioux, rédactrice en chef de l’Infobourg, qui m’a gentiment autorisée à publier ici cette légende de M. Meynard.

Marielle Potvin, orthopédagogue
marielle.potvin@gmail.com
450 687-8181

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2 commentaires so far
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Merci Marielle!
Je crois qu’il est important de rendre hommage à M. Meynard, de se souvenir de ce qu’il a accompli pour l’intégration des TIC dans les écoles et, surtout, de poursuivre son chemin.

Martine

Commentaire par Martine

Merci à toi de m’avoir permis de transmettre ce message à mon lectorat . Cette légende, bien qu’écrite il y a déjà une trentaine d’années, encore tellement actuelle.
Bons voeux du Temps des Fêtes à toute l’équipe de l’Infobourg!
Marielle.

Commentaire par mariellepotvin




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