Marielle Potvin, orthopédagogue / marielle.potvin@gmail.com


La charrue devant les bœufs
19 décembre 2010, 00:31
Filed under: Non classé | Mots-clefs: , , ,

En cette saison,  je me verrais davantage parler ici du traîneau du Père Noël, mais celui-ci se débrouille très bien sans moi.

Je vais donc vous parler de la charrue devant les boeufs. Quel est donc le lien, me demanderez-vous? Bien voilà. Je constate que souvent, c’est ce qu’on fait, quand on enseigne des notions en lien avec l’écriture. Laissez-moi vous expliquer.

Encore cette semaine, une de mes élèves avait un travail à terminer (Vous savez, dans Lexibul, des noms à mettre au pluriel) avant de commencer ce que je lui avais préparé. Toute une page, avec des lunettes, et tout.  Je n’ai rien contre Lexibul, qu’on ne me méprenne pas, c’est juste un cahier d’exercices comme on en trouve dans toutes les classes de 2e année.  La petite exécute à merveille la fin de cette activité, et vivement qu’on passe à autre chose.

Pour la je-ne-sais-combientième-fois, je constate encore et toujours le même phénomène: il s’agit que je lui demande d’écrire un nom au pluriel DANS UNE PHRASE, par la suite, pour que le nom en question ne soit pas accordé, huit fois sur dix.  Pourtant, elle vient de s’exercer, non ? Non. On croit qu’elle a appris. Nuance.

Voyez-vous, en apprentissage, un des phénomènes les plus répandus est l’absence de transfert des dits apprentissages dans d’autres contextes. Ici, la phrase est venue remplacer la page (pourtant si bien réussie) du cahier d’exercices.  Comment peut-on expliquer ce fait, si fréquemment observé par les enseignants, que le lien ne soit pas fait de l’une à l’autre ?

Ça m’a pris du temps, mais je peux affirmer maintenant que les apprentissages ne se font qu’à partir de deux sentiments: le goût et le besoin.
Que ce soit le goût d’écrire correctement parce qu’on  sera lu, ou publié, ou encore le besoin de bien présenter l’objet de notre communication, le besoin  d’apprendre, de comprendre et d’avancer, toutes ces motivations sont et sont seulement les vraies bases de l’ apprentissage durable.

Souvenez-vous de la dernière chose que vous avez apprise. Dans le domaine que vous voulez. Le goût ou le besoin. Y a que ça de vrai.

On est loin des réponses courantes que fournit l’élève quand il  nous explique pourquoi il tente d’écrire correctement ; pour avoir une bonne note, pour obtenir un beau bulletin, pour que mes parents soient fiers, que la maîtresse soit contente,  pour  passer mon année, pour que j’aille au secondaire, pour avoir un bon job dans vingt ans, alouette !!!   Presque jamais parce qu’il avait le goût ou le besoin d’apprendre.

Comme on devient forgeron en forgeant, c’est en écrivant qu’on apprend à écrire. Et qu’on en développe le plaisir.

Me croiriez-vous si certains jours, quand je demande à un élève ce qu’il a écrit récemment, il me répond qu’il n’a que transcrit des devoirs dans son agenda?

Bien sûr, il a écrit autre chose; il a fait une dictée, rempli des pages de cahiers d’exercices. Nous revoilà dans la logique de production plutôt que dans une véritable logique d’apprentissage. On est loin de lui inculquer comment sa pensée s’organise avant que ne s’organise sa phrase ou son récit,  puisque les phrases données en dictée sont déjà construites. Nul besoin pour l’élève d’articuler sa pensée, de construire sa phrase au complet dans sa tête AVANT de l’écrire, de l’améliorer, de l’enrichir, pour ensuite l’écrire et  la relire,  douter, vérifier, apprendre et partager.

Nulle occasion, devrais-je dire.

Doit-on ensuite se surprendre que peu d’entre-eux n’arrivent, plus tard, à élaborer des textes le moindrement structurés, même à la fin du secondaire ?  Je partage avec vous l’observation suivante: les enfants n’écrivent nettement pas assez, à l’école.  Serait-ce parce qu’on se croit obligés de tout corriger, contrôler, décider des mots à utiliser ?

Et puis, il arrive tellement de choses, on a tellement de « matériel à écriture » rien qu’avec la vie de la classe.

Par exemple, combien d’élèves ont eu l’occasion de compiler les denrées qui ont été déposées dans les boîtes dédiées aux paniers de Noël ? En faire la liste aurait donné bien des occasions d’écrire des noms au pluriel. Non. On écrit ce qui est prévu par les maisons d’éditions.

Je ne donnerai que cet exemple. Mais me semble qu’il y aurait lieu de proposer des situations d’apprentissages tellement plus signifiantes, tellement plus souvent. Par la suite, bien sûr, on réactiverait ces nouvelles connaissances par la pratique, si nécessaire à l’intégration des apprentissages. Mais la pratique viendrait donc après. Et les boeufs retrouveraient la place qui leur revient.

En rappel , cette vidéo qui nous en dit long sur le processus d’apprentissage de l’écriture:

Un merci spécial à tous ceux qui y ont contribué.


Marielle Potvin, orthopédagogue
marielle.potvin@gmail.com

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6 commentaires so far
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C’est dans la même veine que de remplir à l’infini des pages dans un duo-tang ou un cahier d’exercices. Et pire, de les corriger en groupe.

Oh! ils font bien les exercices et écrivent les bonnes réponses au moment de la correction, mais qu’ont-ils retenu? Pas grand-chose au moment de faire les 2-3 productions écrites de l’étape…

Commentaire par Émilie

Bien dit Émilie 😉
Le pire, c’est que tout cela semble accepté. Comme si on ne savait pas que tout ce travail représente du temps perdu, bien souvent. On continue de faire encore et encore plus …de ce qui ne fonctionne pas .
Avec tout ce qu’on sait maintenant au sujet du processus d’apprentissage, pourquoi ne fait-on pas autrement ? On se le demande, n’est-ce pas ?
Merci de cet ajout, Émilie. Passe de bien Joyeuses Fêtes 😉

Commentaire par mariellepotvin

Merci, madame Potvin, de nous rappeler que les apprentissages ne se font qu’à partir de deux sentiments: le goût et le besoin.
Oui, comme enseignante, on gagne à se détacher occasionnellement de notre matériel pédagogique pour fournir de belles occasions pour écrire. Je n’aime pas m’obliger à faire remplir un cahier d’activité, souvent par respect pour le parent qui l’a payé. J’aime mieux ne pas utiliser ces cahiers suggérés. Je suis alors libre de laisser tomber plusieurs situations prévues dans mon matériel en français.
Votre message me porte à chercher une solution pour motiver certains de mes élèves à développer l’envie de réaliser des tâches d’écriture, ou autres, dont ils seront fiers. D’abord, je pense qu’il faut modéliser la fierté, la satisfaction d’avoir fourni des efforts. Ensuite, peut-être que si j’exposais les travaux des élèves après qu’ils aient exprimé leur sentiment de réussite et de fierté, en faisant valoir le travail et les efforts réalisés… en faisant prendre conscience du moment de bonheur ressenti… Je continue ma réflexion!

Commentaire par Gaétane Saint-Cyr

Réflexion bien amorcée, déjà. Modéliser la fierté est un excellent point de départ sur lequel on n’insiste jamais assez. Donner les outils nécessaires, aussi, et instaurer des situations signifiantes pour la publication des écrits. Permettre à la communauté d’enrichir et de commenter, aussi.
Tiens, j’ajoute à ce billet une vidéo qui enrichira possiblement encore votre réflexion.
Je me rendrais volontiers disponible pour rencontrer les équipes-écoles qui voudraient cheminer en ce sens. Il y a 1001 façons de mettre en place des scénarios pédagogiques qui répondent à ces aspirations.
Merci beaucoup pour votre apport. De très Joyeuses Fêtes à vous 😉

Commentaire par mariellepotvin

Un autre phénomène qui n’aide pas…

On décide en mai du matériel à acheter pour l’année suivante, sans être absolument certain de qui sera titulaire pour la prochaine année scolaire.

Dans bien des cas, les enseignants permanents seront de retour, mais pour les nouvelles classes, pour les profs qui partent en maladie, congé de maternité ou autres, pour ces profs qui devront assurer le remplacement d’une année, bien peu de latitude: le matériel est déjà acheté pour le prof qui arrivera et qui aura à faire avec…

Faire autrement avec du matériel imposé, évidemment que c’est possible, mais à quel prix lorsque nous devons nous battre contre les profs en place et qui tiennent à leur matériel.

Commentaire par Émilie

Cette situation, bien réelle, lie les mains de bien des enseignants. Il s’agit d’une pratique à remettre en question au plus urgent, pour aider les enseignants à sortir d’un rôle de simple exécutant.
On le sait, plusieurs subissent des pressions de leurs pairs pour utiliser le même matériel qu’eux, s’ils enseignent au même degré scolaire. De grâce, prenez la marge de manœuvre qui vous appartient.Quitte à avoir une bonne discussion avec la direction, qui vous accordera possiblement (je vous le souhaite)la liberté de choisir les ressources avec lesquelles vous êtes plus à l’aise. Il s’agit d’une voie plus difficile, mais qui doit être envisagée et qui influe directement sur la motivation scolaire…des enseignants.

Commentaire par mariellepotvin




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