Marielle Potvin, orthopédagogue / marielle.potvin@gmail.com


Une belle histoire
24 décembre 2010, 00:40
Filed under: Non classé | Étiquettes: ,

Voici une histoire  racontée par M. Marc St-Pierre, dans une lettre adressée au Journal le Devoir.
Je vous la présente ici, en espérant secrètement que ces gestes ne soient pas chose si rare…

La directrice

C’est une histoire d’école, une histoire de vie. Une histoire qui aurait pu se passer il y a 150 ans, à la vieille école de la Chapelle, au tout début de Saint-Jérôme, ou en 1924, dans la toute belle et toute neuve école Saint-Joseph, qui n’avait qu’un étage à l’époque…

C’est une histoire comme il y en a tout plein. L’histoire de Monsieur G., un papa, et d’une directrice d’école. Monsieur G. est nouveau dans le quartier. Il a deux petits garçons. Le plus jeune est à la maternelle, le grand est en 2e année. Il est arrivé dans le coin avec à peu près rien. Il s’est trouvé un logement pas cher et est allé chez Centraide pour se trouver des meubles. Il fait son épicerie au comptoir alimentaire, à l’autre bout de la ville, et il y va à pied parce qu’il n’a pas d’auto.

L’autre matin, il appelle à l’école pour dire que ses enfants sont malades. Il raconte à la secrétaire que ses enfants ont vomi dans leur lit et que ça sent mauvais. Gêné, il lui demande si elle connaît un truc pour nettoyer ça et surtout pour faire disparaître l’odeur… Elle lui demande ce qu’il a chez lui comme produits nettoyants et s’il a ce qu’il faut pour soigner les enfants. Évidemment, quand la priorité c’est d’avoir quelque chose à manger pour les petits, on ne pense pas à mettre ce qu’il faut dans l’armoire sous le lavabo. Et quant à la pharmacie…

La directrice arrive. Sa secrétaire lui raconte l’histoire. Et la directrice, elle fait ce qu’elle fait chaque fois que des choses comme celle-là arrivent. À l’heure du dîner, elle se rend au Maxi du coin et achète un kit de base de produits nettoyants et ce que ça prend dans une pharmacie pour s’occuper de deux jeunes enfants: Tylenol aux raisins, bandes qu’on fait fondre sous la langue pour ne pas tousser la nuit, brosses à dents neuves, Gravol, Antiphlogistine…

Elle appelle un vendeur de matelas pour savoir comment faire partir les odeurs. Parce que la directrice, dans sa tête, elle voit un petit enfant malade, couché dans un lit qui sent le vomi. Elle a l’évocation facile. Après toutes ces années, elle ne s’habitue ni ne s’endurcit. Elle aime ses petits. «Y’a pas grand-chose à faire», dit M. Matelas. Bon… C’est Noël qui s’en vient, elle tente le coup: «Est-ce que ça vous tenterait de donner au suivant?», lui demande-t-elle. Elle lui explique. Et là, le monsieur lui dit que des clients lui demandent de reprendre des matelas usagés et que quelquefois ces matelas sont dans un excellent état. Il va en trouver un, et va livrer le matelas sans frais chez Monsieur G. Merci M. Matelas!

La directrice revient à l’école et parle de ça à la salle du personnel. Elle est émue, encore une fois, pour la centième fois. Et là, il y a un prof, puis un autre, qui disent qu’ils ont plein de trucs à donner, des draps pour les lits d’enfants et tout ça. C’est fort, des larmes de directrice quand ça coule pour des enfants. Plein de choses se sont enchaînées ensuite. Des dons, des actions et tout. Monsieur G. est venu à l’école pour dire merci. Et Monsieur G., il pleurait à chaudes larmes. Ses enfants mangeront à Noël. Ils auront des pyjamas neufs et des cadeaux. Et la directrice sera vraiment contente quand elle pensera à ces petits qui dorment au chaud, sur des matelas qui sentent bon.

Et puis elle se dira qu’il faut vraiment travailler fort, sans compromis, pour que tous les enfants sachent lire à la fin de la 1re année, pour qu’on puisse le plus rapidement possible satisfaire leur goût d’explorer et d’apprendre. Parce que soulager la misère d’un enfant, elle sait que c’est la partie facile. Lui donner les outils pour qu’il s’en sorte, c’est moins simple. Et elle se sent responsable de ça. C’est elle, la directrice. C’est elle qui voit et elle se dit que c’est à elle d’agir.

C’est juste l’histoire d’une directrice et d’un papa, de deux petits et de quelques adultes à Saint-Jérôme. Mais cette directrice-là, elle est la championne dans la catégorie de celles qui font des choses sans y être obligées. Pas obligées? Enfin, pas si sûr. Cette directrice, elle est obligée. C’est son coeur qui l’oblige. Elle refuse de ne pas voir, renonce à se protéger, ne baisse jamais les bras. Il n’y a pas de plus fortes obligations que celles qu’on laisse notre coeur nous faire.

Ça prend des gens comme elle pour que, dans ce monde où, grâce aux subventions de l’État, certains seulement ont la liberté de choisir entre l’école publique et l’école privée, des gens choisissent Monsieur G. et ses enfants, pour lesquels ce choix n’existe pas. Aujourd’hui, il y a une directrice d’école publique dont on ne parlera jamais, qui ne sélectionne aucun de ses élèves, et qui de loin borde vos petits et les aime avec vous. Je suis sûr que ce soir, Monsieur G., quand vous entrouvrirez la porte de la chambre de vos enfants, pour voir si tout va bien, vous sentirez au-dessus de votre épaule une présence. Ce sera elle, la directrice.

Marc St-Pierre – Directeur général adjoint de la Commission scolaire de la Rivière-du-Nord
10 décembre 2010   Journal Le Devoir

Plus qu’aucun autre conte de Noël, cette histoire nous laisse espérer un monde meilleur, tous les jours de l’année.
Merci de nous avoir permis d’y rêver.

À tous les directeurs et directrices d’établissements scolaires, Joyeux Noël et Bonne Année 2011 !

Mise à jour du 26 décembre 2010:  Afin de « redonner à César ce qui revient à César », je vous serais gré de m’en informer, si vous connaissez le véritable auteur de ce conte.
Il a déjà été publié sur un autre blogue, il y a deux ans, sans que le nom de l’auteur n’y soit mentionné, comme
nous l’a fait remarquer   M. Bernatchez .

Mise à jour du 27 décembre 2010: Si certains croyaient que ce texte faisait l’objet d’un plagiat de la part de M. St-Pierre, soyez rassurés. J’apprends à l’instant, et de source sûre,  que  celui-ci n’a que repris ses droits sur un texte qu’avait publié pour lui Michel Le Neuf’, avec la complicité de Mario Asselin.  Il n’y a donc pas eu entorse à la propriété intellectuelle et plusieurs seront heureux, comme moi, de l’apprendre.


Marielle Potvin, orthopédagogue
marielle.potvin@gmail.com

Publicités

9 commentaires so far
Laisser un commentaire

Surprenante histoire, très touchante, qui nous ramène à une triste réalité, surtout après avoir lu ce conte de Noël, plus comique.

C’est rare que je commente, mais là je me lance : ce que je trouve le plus triste dans ce récit, ce n’est pas tant la réalité de la misère, mais plutôt la fiction de la générosité. Combien de directeurs, parmi tous ceux qu’on peut connaitre au Québec, agiraient ainsi? Et le vendeur de matelas pris par une magique sympathie des Fêtes, il est commun? Malheureusement non…

De telles personnes existent et c’est ce qui garde en vie ma foi pour l’humanité. Toi, Marielle, entre autres, parce que je sais comment tu fais tout par amour. Ou mon directeur, Monsieur Grégoire, au primaire. Ou François. Ou André, mon voisin d’en arrière. Ces perles d’humanité sont précieuses et rares, mais surtout oubliées et trop peu souvent non pas remerciées, mais tout simplement reconnues.

Je prends par exemple le Journal de Québec et le Journal de Montréal qui font, une fois par année, un palmarès de profs exceptionnels. On y trouve des trésors de gentillesse et de motivation… mais combien d’autres profs ne se retrouveront jamais dans ce palmarès malgré leur générosité profonde et leurs actions de cœur? Et qu’en est-il de tous les autres, qui ne sont pas profs? Ce vendeur de lait, ici à Sillery, qui distribuait du lait au chocolat à tous les enfants qui jouaient au baseball. Ce vieux camelot qui travaille le matin pour s’assurer d’avoir du temps à passer en tant que bénévole dans un organisme.

Je profite de ce billet pour remercier ces personnes, pour leur dire que je sais qu’elles existent. Dans les prochaines années, un défi que nous devrons relever sera de mettre la lumière sur ces personnes, des anges venus du ciel qui sont atterris dans notre monde malheureusement désœuvré.

Commentaire par Félix GG

Pour les lecteurs qui ne connaissent pas encore Félix, sachez que ce jeune homme n’a que 16 ans.

Où retrouve-t-on Félix Gingras Genest?
Voyons ce qu’il en dit :

« Entre l’école secondaire où j’étudie, De Rochebelle, et ma maison de Sillery, dans la capitale du Québec, vous pouvez me retrouver à divers autres endroits. Peut-être que je serai à la maison des jeunes de Sainte-Foy, en train de discuter, m’amuser, prendre du bon temps avec des amis et des adultes significatifs. Il est probable, sinon, que je sois à la bibliothèque municipale, où j’aime aller écrire dans le vivant silence de la place. Si je ne suis pas là, il faut regarder dans les rues et les champs de Sillery : j’y vagabonde parfois, surtout l’été, avec mon chien. À la bibliothèque comme en ballade, j’apprécie cette solitude momentanée, désirée. Si, diantre, je ne suis nulle part dans ces endroits, il est finalement plausible que je sois entre deux points, dans un autobus. En effet, en une semaine, je n’ose pas compter les heures que je passe assis – ou debout – dans un bus, à cogner des clous ou à regarder le peuple autour de moi… »

Si ça ne vous donne pas espoir… !!!!
Merci Félix.
Mes bons voeux t’accompagnent. xoxox

Commentaire par mariellepotvin

Bonjour Marielle,

Une belle histoire touchante, vraiment émouvante ; une histoire qui fait chaud au cœur de l’humain en ce 24 décembre, une parabole … non pas numérique celle-là… une parabole laïque.
C’est un bel hommage rendu à bien des directrices et directeurs, à bien des maîtresses et maîtres d’école, qui au quotidien, avec discrétion et générosité, vivent sur le terrain, leur noble métier d’ « en-saignant »…

Chapeau bas madame la directrice, une belle leçon, qui mériterait une prime à « la classe » ! …

Un type de reconnaissance bien éloignée de ce que les gouvernants de mon pays viennent d’instituer : une prime à « la casse » …

http://www.liberation.fr/societe/01022309173-reaction-sur-une-prime-au-merite-pour-les-recteurs-d-academie

Joyeux Noël

Commentaire par Ribano Francis

Bonjour,

J’ai déjà lu ce texte ici le 8 décembre 2008, et Philippe Meirieu l’a même commenté:

http://carnets.opossum.ca/LeNeuf/archives/2008/12/la_directrice.html

Joyeuses fêtes à toutes et tous!

Commentaire par Jean Bernatchez

Merci Jean. Moi aussi, il me rappelait quelque chose…
Je rigole, parce que ce Directeur général adjoint de la Commission scolaire de la Rivière-du-Nord
(qui soit dit en passant a bien fait de ramener ce conte à notre mémoire) doit dire aux élèves de TOUJOURS citer les sources ;-)))))
Un très Joyeux Noël à vous et aux gens de Rimouski 😉

Commentaire par mariellepotvin

Histoire touchante qui méritait d’être relue.

Intéressant de voir que le Devoir a publié une lettre qui l’avait déjà été 2 ans au préalable.

Commentaire par raymondviger

L’auteur de la lettre, M. St-Pierre est venu sur mon blogue pour confirmer la véracité du témoignage. http://raymondviger.wordpress.com/2010/12/26/quotidien-le-devoir-courrier-du-lecteur-legendes-urbaines/

Commentaire par raymondviger

Je salue au passage le courage de l’auteur, qui, bien que voulant d’abord garder l’anonymat, nous a fait connaître son identité.

Commentaire par mariellepotvin




Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s



%d blogueurs aiment cette page :